Story de Johanne Elima

Story de Johanne Elima

Je n’ai pas eu besoin d’apprendre à l’école que je vis dans un pays où l’avenir des filles est souvent scellé à l’avance, dépendamment de la famille, du quartier où elles ont vu le jour. Mes quartiers me l’ont appris. J’ai grandi entre deux quartiers maintenant transformés en bidonvilles à Port-au-Prince. Les filles qui partageaient mes jeux et qui avec qui je me suis émerveillée ou effrayée des changements de mon corps en devenant adolescente sont maintenant des femmes. Epanouies ? Qui ont su faire de leurs rêves et projets que nous avons partagés réalité ? J’en doute. Il a fallu pour certaines d’un simple choix mal calculé, d’un écart pour que leurs vies basculent.

Cela a commencé lorsqu’il y a eu ce que certains ont appelés dans le quartier : une épidémie de grossesse précoce. Cela a commencé avec l’une de nous tombant enceinte à peine la classe de rhéto entamée. Ce fut un scandale, parents indignés, refusant qu’on fréquente désormais celle qui allait devenir mère alors qu’elle sortait à peine de l’adolescence. Mais cette fille avec un courage que j’admirais alors, affichait son ventre en jurant par tous les dieux une fois son bébé au monde qu’elle reprendrait l’école, mais surtout qu’elle se marierait avec le père de l’enfant. J’aimerais vous dire qu’elle a fait le premier et que le second est arrivé, mais la réalité l’a rattrapé, et d’adolescente insouciante mes amies et moi l’ont vu devenir une jeune mère désemparée, abandonnée par le père et qui maintenant ne pouvait vivre que par et pour sa fille.

Je ne me souviens pas bien de ce que cette amie avait toujours rêvé de faire de sa vie, mais se retrouver jeune mère contrainte maintenant de gagner sa vie avant la majorité pour prendre soin d’un enfant ne faisait sûrement pas partie du programme. Le temps a passé puis j’ai quitté le quartier, entamé mes études à la fac, a commencé à travailler. J’ai eu le plaisir de revoir cette amie, elle n’avait jamais repris l’école et se débrouillait avec un job de serveuse dans un resto pour arriver tant bien que mal à élever seule sa fille sans le soutien du père, mais épaulée par ses parents. Elle me fit comprendre que le jour où elle avait compris qu’elle allait élever son enfant seule, que les rêves elles les avaient laissés dans le domaine du sommeil, qu’il y a des choses qui n’arriveraient jamais à une femme comme elle. Elle paraissait désabusée mais pleine de volonté pour aller de l’avant.